Second tour des élections au Pérou

Deux projets aux antipodes

Dans ce duel entre Castillo et Fujimori, s'affronteront dimanche prochain deux visions antagonistes de la politique, des relations internationales et de la participation sociale à la démocratie.

03/06/2021
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Antolin Huascar dirigente de la CNA de Perú
Foto: Andina-1
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Près de deux mois après un premier tour électoral qui a démenti tous les sondages et provoqué un vrai séisme au sein de la classe politique, le 6 juin prochain sera désigné le gouvernement péruvien pour les cinq prochaines années.

 

L'enseignant rural et leader syndical, Pedro Castillo, 51 ans, candidat surprise, vainqueur inattendu du premier tour avec près de 19% des voix, affronte Keiko Fujimori, 46 ans, qui en a obtenu 13%. Cette dernière est la fille de l'ancien président Alberto Fujimori, qui purge depuis 2009 une peine de 25 ans de prison pour de graves violations des droits humains et pour corruption. Fujimori est l'un des six anciens présidents - sur un total de neuf - qui ont dirigé le pays au cours des trente dernières années et qui font l'objet d'une enquête ou ont été condamnés pour des crimes graves commis pendant leur mandat.

 

Au parlement, Peru Libre, le parti de Castillo, a remporté une confortable différence de 13 sièges (37 contre 24) sur la Force populaire de Fujimori, au premier tour en avril dernier. Toutefois, le législatif de 130 sièges compte la présence de huit autres partis. Cela rend difficile l'anticipation du comportement de la future assemblée.

 

Dans ce duel entre Castillo et Fujimori, s'affronteront dimanche prochain deux visions antagonistes de la politique, des relations internationales et de la participation sociale à la démocratie.

 

Des positions irréconciliables

 

"Ce sont deux modèles très différents, presque antagonistes", déclare Antolín Huáscar Flores, président de la Confédération nationale agraire (CNA), une organisation paysanne qui fait partie du Comité de coordination latino-américain (CLOC) - Via Campesina, dans une interview accordée au Courrier.

 

"Castillo représente les paysans et les indigènes de l'intérieur du pays et promet de tenir une Assemblée constituante pour changer la Constitution de 1993, promulguée par Alberto Fujimori", explique-t-il.  En outre, Pedro Castillo affirme la nécessité d'une réforme agraire, défend le principe du développement de la production indigène dans les campagnes et rejette la soumission de l'économie nationale aux accords de libre-échange que le Pérou a signés avec d'autres pays ou régions. Il existe actuellement des accords avec les États-Unis, l'Union européenne, l'Alliance du Pacifique, le Chili, le Canada, Singapour et la Chine, entre autres.

 

"Castillo veut contrôler les importations. Les accords de libre-échange font de nous de simples consommateurs de ce qui vient de l'étranger. Il propose de récupérer l'activité agricole, d'incorporer de la valeur ajoutée aux produits péruviens, ce qui profiterait aux agriculteurs et aux populations autochtones", souligne Huáscar. Le Pérou, avec 1'285'000 kilomètres carrés - 30 fois la Suisse - et 32 millions d'habitants, est la cinquième économie du continent.

 

Il représente l'intérieur du pays, oublié et marginalisé. Il est toujours enseignant rural dans sa communauté andine natale de Cajamarca (ndr. à plus de 800 kilomètres au nord de la capitale Lima). Il connaît intimement les besoins et les souffrances des pauvres. Avec son langage simple, il revendique ces personnes appauvries comme acteur principal de son gouvernement, en cas de victoire, explique Antolín Huáscar.

 

Tout cela irrite la droite, inquiète les multinationales qui dominent l'économie du pays et désespère les partis traditionnels qui constatent qu'un leader syndical rural, avec une grande capacité à mobiliser les gens - comme cela s'était produit lors des manifestations des enseignant·es en 2017 - peut devenir le nouveau président. La droite n'admet pas cette possibilité. Elle n'accepte pas non plus la vision d'une intégration progressiste de l'Amérique latine au niveau international, ce qui est à l'opposé de la vision internationale de Keiko Fujimori, insiste-t-il.

 

Pour Huáscar, si la candidate de droite l'emporte, il y aura la continuité d'une vision économique, sans aucun accent national. "Elle représente le pouvoir des multinationales et de la dépendance actuelle du Pérou aux impositions extérieures. Cela a conduit le pays à une profonde ségrégation sociale de la majorité du peuple, à une crise institutionnelle permanente et à l'absence totale de crédibilité de la classe politique".

 

La candidate de Fuerza Popular est accusée de délits de corruption, commis pour financer ses précédentes campagnes présidentielles. En mars de cette année, le procureur qui s'occupe de son dossier, a demandé une peine de 30 ans de prison pour organisation criminelle, blanchiment d'argent, faux et entrave à la justice. Les accusations formelles s'étendent également à son mari, Mark Vito, et à plusieurs de ses proches collaborateurs et collaboratrices. Le procureur général demande que le parti de la candidate soit "dissous et liquidé" au cas où elle serait condamnée pour ces crimes.

 

Keiko Fujimori fait partie de la classe politique remise en question depuis les années 1990. Elle a été première dame pendant le gouvernement de son père (1990-2000) et trois fois candidate à la présidence: en 2011, 2016 et actuellement.

 

Préoccupation

 

"Depuis plus de 40 ans que je suis au Pérou, j'ai vécu dix élections. Celle d'aujourd'hui est celle qui m'attriste le plus, parce que je ne vois pas d'options claires qui offriraient un réel espoir", déclare le prêtre suisse Xavier Arbex, qui vit depuis des années à Puerto Maldonado, en Amazonie péruvienne.

 

Selon le religieux, "il s'agit de la confrontation d'une candidate condamnée pour des crimes très importants et, d'autre part, d’un outsider qui subira de fortes pressions de la part des dirigeants de son propre parti et de la gauche radicale. Il lui serait difficile d'avoir une réelle autonomie pour gouverner".

 

Si Keiko Fujimori - qui a le soutien du pouvoir économique traditionnel - gagne, elle a promis de gracier son père immédiatement. Malgré le fait qu'elle, comme Pedro Castillo, ait accepté la Proclamation des citoyens - Serment pour la démocratie, élaborée par l'Église catholique, l'Union des Églises évangéliques, la Coordination nationale des droits humains et l'Association civile Transparence, pour sauver la démocratie et pour un gouvernement social et équilibré. Ce document précise, entre autres points, le respect des droits humains, l'engagement de quitter le pouvoir après le 28 juillet 2026, et de ne pas chercher ou tenter un quelconque mécanisme de réélection.

 

"Le Pérou est confronté à une véritable impasse, avec une perspective politique et sociale incertaine. Cela provoque déception, tristesse et incertitude", conclut Xavier Arbex.

 

Traduction Rosemarie Fournier

 

 

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Une alternative novatrice

 

Le sociologue et analyste politique chilien, Ricardo Jiménez, vit au Pérou depuis plus de dix ans. Il vient de participer à la préparation du dossier "Pérou : un rêve différé", publié par la prestigieuse agence de presse ALAI, basée en Équateur.

 

Q : Comment voyez-vous l'avenir du Pérou en cas de victoire de Pedro Castillo ?

 

Ricardo Jiménez : Personne ne sait vraiment comment Castillo gouvernerait, car personne ne peut prédire l'avenir. Il y a quelques semaines à peine, il était presque inconnu et quasi tout le monde pensait qu'il n'était pas un candidat important. Aujourd'hui, les groupes de pouvoir traditionnels prédisent un désastre s'il gagne. Castillo et Perú Libre représentent la réaction à la lassitude de la population et une réponse à la crise structurelle. Le Pérou doit décider entre une proposition de sortie de crise ou une proposition de répression et de corruption. A mon avis, cette deuxième option ne pourrait gagner qu'avec la fraude. Si c'était le cas, le pays exploserait bien avant la fin du mandat.

 

Q : La classe politique péruvienne traditionnelle et certains médias internationaux présentent Castillo comme le candidat d'une gauche radicale.

 

RJ : Ils cherchent à diaboliser Perú Libre. C'est préjudiciable, largement fabriqué par la droite. Perú Libre est une nouvelle force de gauche, créée en 2007. Ses dirigeant·es et cadres ont entre 40 et 50 ans et il y a beaucoup de jeunes leaders. L'une des critiques adressées à Pedro Castillo est qu'il ne disposerait pas d'une équipe hiérarchisée. Mais le problème du Pérou, sa crise terminale, n'est pas technique mais politique. Ce débat sur la technicité de la gestion correspond à un vieux discours néolibéral usé d'il y a 30 ans, Aujourd'hui, il s'agit d'une volonté politique de changement. En commençant par l'Assemblée constituante et une nouvelle constitution, ainsi que par une augmentation significative et urgente des budgets actuels de la santé publique et de l'éducation. Sans oublier la deuxième réforme agraire et la diversification productive.

 

Q : Comment définiriez-vous Perú Libre sur le plan conceptuel ?

 

RJ : C'est une gauche populaire, authentiquement autonome, sans complexe et qui ne cherche ni n'accepte le chantage de la droite. Un courant politique qui, sans demander la permission à qui que ce soit, sans stratégies de "big data" et de "twitter", vient des Andes profondes. Elle intègre des secteurs toujours méprisés par le racisme de classe, tel le mouvement "rondero" (organisation communautaire et participative) rural et urbain qui est le mouvement social le plus important du pays. Elle inclut également des secteurs du syndicat des enseignant·es, qui a été le plus combatif et le plus critique à l'égard de la négligence néolibérale de l'éducation, ces dernières années, et qui a la capacité de rivaliser électoralement aussi dans les régions pauvres de Lima (SFi)

 

 

https://www.alainet.org/fr/articulo/212511
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